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L'interview du
réalisateur
En 2006, Philippe Claudel, écrivain et scénariste reconnu, décide de tourner son premier long-métrage, au titre inspiré d’une chanson enfantine. Il y’a longtemps que je t’aime sort sur nos écrans aujourd’hui et force est de constater que ses premiers pas de réalisateur sont plutôt convaincants (ce qui est rarement le cas des écrivains à succès commerciaux). Nous avons rencontré le réalisateur le 23 janvier dernier, lors de sa venue à Rennes pour présenter son film en avant-première. Entretien autour d’un homme qui veut rester ordinaire afin de mieux dessiner sur le papier, la pellicule et la toile, les multiples visages de ses compatriotes.
Vous êtes un écrivain reconnu et primé. Pourquoi ce passage au cinéma ? que vous apporte-t-il de plus ?
Le cinéma représente une histoire assez ancienne pour moi, même si pour l’instant, elle était souterraine, en tout cas masquée. J’ai fait des études de Lettres, d’Histoire et de Cinéma. J’avais déjà écrit des scénarios de longs-métrages, avec des sujets un peu spéciaux en raison de ma jeunesse. Ensuite, je me suis davantage investi dans la littérature. Quand j’ai publié Meuse l’oubli, mon premier roman en 1999, j’ai rencontré Yves Angelo sur un plateau télé. Il l’avait lu et m’a demandé de collaborer avec lui. J’ai écrit le scénario de Sur le bout des doigts qui est sorti en 2002. A partir de ce moment-là, pas mal de producteurs m’ont fait travailler et m’ont commandé des scriptes dont la plupart ne se sont jamais montés. Ensuite, j’ai scénarisé pour Yves Les âmes grises et deux, trois projets pour la télévision. Pendant une dizaine d’années, j’ai donc beaucoup écrit pour le cinéma. J’en suis venu à connaître progressivement du monde dans ce milieu et à éprouver une envie grandissante de maîtriser l’acte de création. Lorsque l’on est scénariste, et que le résultat ne s’incarne pas, c’est assez frustrant, et quand les films prennent forme même si le résultat est satisfaisant (comme c’est le cas de mes collaborations avec Yves), un désir de maîtriser l’ensemble complètement survient toujours. En travaillant sur l’histoire d’Il y a longtemps que je t’aime qui sortait très profondément de moi, j’avais des idées précises sur tout, sur le jeu, sur le cadre, sur le son…Je me suis dit « Je le fais moi-même ou je ne la donne à personne. »
Pourquoi avoir écrit un scénario original et ne pas vous être appuyé sur une adaptation littéraire ?
J’ignore comment naissent ces histoires qui s’orientent différemment sur le cinéma ou sur le roman. Mais il est clair que Il y a longtemps que je t’aime ne pouvait être qu’un film. Je l’ai immédiatement pensé en termes d’images, de découpage cinématographique, de création avec la caméra, le son, la lumière. A aucun moment je n’ai songé à en rédiger un roman. Quand j’écris une œuvre littéraire, je m’y attèle uniquement lorsque j’en ai envie, je ne me force pas, lorsqu’il s’agit d’un scénario, je peux très bien adopter une technique bureaucratique. Ce sont des connexions très différentes. L’essentiel réside dans la création d’images : soit avec des mots pour le roman, soit avec de la pellicule pour le cinéma film, soit avec un pinceau pour la peinture (j’ai beaucoup peint à une période de ma vie). Le cinéma représente un outil extraordinaire qui permet de cerner des sensations impossibles en littérature. Par exemple, je trouve que nos visages disent énormément de choses en dehors des mots, ce que la caméra capte parfaitement.
Comment est née l’histoire de ces deux sœurs, vous
êtes vous inspiré d’un fait divers ?
Je ne me suis pas inspiré d’événements précis. Au cinéma comme en littérature, je défends l’imagination. Je ne travaille pas d’après des textes, des documents, des enquêtes que je ferais personnellement ou que je lirais dans la presse. Simplement, je me mets en permanence en situation d’observation. Je regarde autour de moi, les gens dans la rue, dans le bus, dans les cafés et je les écoute. Je prends aussi beaucoup de moi. Il y a longtemps que je t’aime compile ainsi des éléments de mon existence, proches ou lointains. C’est peut-être la plus autobiographique de mes réalisations artistiques. D’autres facteurs évoluent ensuite selon la construction scénaristique. J’avais très envie d’écrire une histoire de femmes (qui ne sont pas au premier plan dans mes romans) et de les filmer. Ce petit prétexte, très large au départ, est devenu l’histoire de Juliette et de Léa. J’ai voulu explorer comment un silence peut éloigner les gens, comment la douleur peut fracturer le monde, comment les autres peuvent aimer quelqu’un…
Comment s’est fait le choix des actrices ?
Au stade de l’écriture, je pensais déjà à Elsa Zylberstien. Je la connaissais dans la vie, je voulais travailler avec elle, la transformer, montrer un autre aspect de sa personnalité. Ainsi, je l’ai filmée sans maquillage la plupart du temps. Je lui ai demandé de parler et de marcher différemment. Par contre, le personnage de Juliette était plus ouvert, je n’avais personne en tête, c’est au moment du casting que j’ai pensé à Kristin Scott Thomas. J’ai remanié le scénario pour elle en rajoutant par exemple l’origine anglaise de la mère des deux sœurs. Je lui ai alors fait porter le scénario, elle l’a immédiatement beaucoup aimé. Je souhaitais montrer aux gens l’étendue de son potentiel d’actrice. Elle est connue, c’est une star internationale, elle a interprété de grands personnages dans des films anglo-saxons mais en France, curieusement, elle joue souvent dans des rôles secondaires, pas à la mesure de son talent.
En effet, Kristin Scott Thomas interprète pour la première fois un rôle sobre et intérieur. Elle est bouleversante de retenue. Comment êtes-vous parvenu à ce résultat ?
Kristin a tout de suite très bien compris son personnage et accepté d’être moins belle, d’effectuer ce travail de destruction d’un être, d’une image, d’être mal à l’aise avec son corps et ses vêtements. Elle a parfaitement intégré mes demandes. Ce n’était pas évident pour Kristin et Elsa d’être filmées presque à nu comme je le souhaitais. D’autres actrices auraient refusé ces rôles ou auraient demandé à être retouchées à l’image pendant les rushes. La prison, sans porter de jugements sur les gens qui y sont incarcérés, a pour effet de les détruire physiquement, de les laminer, de les modifier. On devait le ressentir à l’écran. Kristin a eu l’intelligence de le comprendre. Curieusement, j’avais déjà essayé de construire des scénarios autour de l’univers carcéral sans en être satisfait. Grâce à ce film, je suis parvenu à l’évoquer sans jamais le montrer. Je préfère toujours suggérer les choses…
Il y a longtemps que je t’aime traite de l’enfermement des êtres derrière des murs qui peuvent être ceux de la prison à travers Juliette, du corps à travers le grand-père et de l’esprit à travers Léa.
Sans dévoiler l’intrigue, c’est Juliette qui s’enferme elle-même. Assez orgueilleusement, elle s’est échappée du monde en pensant qu’elle n’était plus digne de vivre. Je souhaitais utiliser de petits arguments de suspens et que rapidement le spectateur les délaisse pour s’intéresser à cette femme et la redécouvrir. Plutôt que le geste présent, je préférais montrer comment une douleur peut nous enfermer au-delà des lois humaines. Sans vouloir faire un catalogue, c’est un film sur les blessures que tout le monde éprouve un jour ou l’autre. Si je trace un bilan des gens qui m’entourent, à des degrés de souffrances différents, je vois des grands ou des petits blessés de la vie que ce soit par les drames, les deuils, les maladies, les problèmes familiaux, professionnels, on en prend tous, quand même, pas mal dans la gueule. Tout le monde est donc prisonnier de quelque chose. Le thème de l’enfermement est devenu une sorte de métaphore, déclinée à des titres différents. Celui de Juliette dans la souffrance, du grand-père, dans le mutisme, de la mère dans la maladie, des enfants de Léa dans le secret des origines etc.
Justement, si Juliette se reconstruit au contact de sa sœur et de ses proches, le policier qui en est privé, connaît un destin plus tragique. Pensez vous que la cellule familiale soit la seule voie de rédemption des êtres brisés ?
Ce n’est pas seulement la famille mais les autres en général. C’est quelque chose de militant chez moi à la fois dans mes livres et dans ce film. La vie n’est rien sans les autres. Nous ignorons qui nous sommes sans notre entourage et combien ils sont importants pour nous. Je voulais que le spectateur y réfléchisse. Après une projection, une femme m’a dit « je regarderais les autres différemment après avoir vu votre film ». Ces propos m’ont touché car je les désirais un peu. Avec Il y a longtemps que je t’aime, j’ai cherché à savoir si on pouvait recréer des liens après des séparations longues et douloureuses, si les liens du sang représentent vraiment quelque chose et sont suffisants pour à nouveau agréger ces deux sœurs.
Vous avez choisi une mise en scène pudique qui privilégie les hors champs et les ellipses. Vous coupez ainsi les scènes d’émotion rapidement là ou d’autres réalisateurs auraient laissé tourner la caméra. Pourquoi ?
C’était intéressant pour moi de procéder de manière impressionniste avec des scènes sans enchaînements trop explicatifs afin que le spectateur lui-même comble les trous, y repense après, revienne dans l’histoire. Je ne laisse l’émotion s’exprimer réellement qu’à la fin car il me semble qu’elle s’intensifie dans la retenue et évite ainsi de tomber dans la sensiblerie et le pathos. J’ai beaucoup travaillé là-dessus avec Elsa. Son personnage pleure assez facilement et je lui demandais de retenir ses larmes. Je voulais juste capter la lumière sur son œil humide. Après, le dosage vient au montage, avec des plans pour laisser au spectateur le temps de digérer ce qu’il a vu.
Vous venez de dire qu’Il y a longtemps que je t’aime est la plus autobiographique de vos créations. Ainsi, le personnage de Laurent Grévill a enseigné pendant des années en prison comme vous. Exprime-t-il votre propre vision de l’univers carcéral ? Cette expérience continue-t-elle de modifier votre regard au monde ?
J’ai donné des cours pendant onze ans en prison, ce milieu m’est cher au sens de l’interrogation qu’il provoque. Cette expérience a complètement changé ma vie d’homme, ma manière d’écrire. Des livres comme Les âmes grises ou Le rapport de Brodeck n’auraient jamais vu le jour si je n’avais pas travaillé en prison. Ma vie ne possède d’intérêt que pour moi, par contre, ce que j’éprouve qui ressors du domaine de l’émotion, du questionnement, du regard sur les autres, vaut d’être partagé. Je me sers à ce moment-là de matériaux un peu autobiographies qui évoquent des problèmes qu’on peut tous avoir à un moment ou un autre. Ainsi, les propos que Laurent tient dans la scène où il va rejoindre Juliette près du feu, après le dîner, retranscrivent presque textuellement ceux j’ai écrits d’après mon ressenti dans un livre juste après avoir arrêté d’enseigner en prison. D’autres passages du film sont également un peu autobiographiques. Par exemple, j’ai également travaillé pendant quatre ans avec de jeunes myopathes très vivants malgré leur maladie. Dans le film, des enfants en fauteuil roulant s’amusent et entament une course-poursuite. La scène est courte, légère, en arrière plan, mais je tenais à ce clin d’œil afin de montrer une autre image du handicap, en donnant les rôles à de vrais malades et non pas à des figurants.
Vous captez également des anecdotes du quotidien qui donne au film un ton à la fois personnel et universel !
Je souhaitais saisir le quotidien, être dans la vie, sans tomber dans un effet documentariste ou naturaliste, ni dans l’image, ni dans le jeu. Le spectateur ne devait pas avoir l’impression d’être dans une salle de cinéma mais avec les personnages, de participer à leur quotidien, de les connaître. C’est pour cette raison que je ne voulais pas tourner à Paris. J’aurais préféré ne pas faire le film. J’ai choisi Nancy car c’est ma ville natale et que j’ai convaincu assez aisément le conseil régional de participer à l’aventure. Mais j’aurais pu prendre Rennes ou n’importe quelle autre ville de Province où existe un autre rapport aux gens, au temps, au lieu, à l’espace, à la vie…
Comment vous est venue l’anecdote de la fille au portrait ?
Comme je l’ai déjà mentionné, je m’intéresse beaucoup à la peinture. Emile Friant, le peintre que j’évoque dans la scène au musée des Beaux-Arts, est très connu sur Nancy. Ses tableaux me touchent beaucoup. La douleur est une œuvre remarquable, très expressive, expressionniste presque, qui représente une souffrance muette et renvoie Juliette, également mutique, à ses blessures. Le petit tableau de La fille au portrait m’est cher. L’histoire que Michel raconte à Juliette, c’est à peu de choses près ce que j’ai ressenti en le voyant la première fois. J’ai été amoureux d’une fille qui ressemblait à ce portrait et qui ne me regardait pas. En la retrouvant sur cette toile, je pouvais la voir autant que je voulais.
Un des personnages dit de Rohmer qu’il est notre Racine contemporain. A-t-il marqué votre rapport au cinéma et à la mise en scène ? Si oui en quoi ?
Il y a certains films de Rohmer que j’apprécie beaucoup (notamment un de ces premiers moins connu, Le signe du lion, chef d’œuvre en forme d’errance dans Paris avec un homme qui se clochardise). Dans la scène que vous évoquez, je voulais illustrer ce genre de discussions cinéphiles, intello, qu’on peut avoir à la fin de repas bien arrosés, entre copains qui se connaissent depuis longtemps. J’ai donc demandé au comédien de cabotiner en se mettant dans la peau d’un personnage de Rohmer.
Vous évitez également les clivages cinéma populaire/cinéma d’auteur…
Fondamentalement plus que la littérature, le cinéma est un art populaire dans le meilleur sens du terme (qui rassemble le peuple). Je possède des goûts éclectiques, je regarde des oeuvres très différentes. Avec Il y a longtemps que je t’aime, je ne souhaitais pas m’enfermer dans un créneau particulier et opposer les genres, à l’instar de Claude Sautet qui parvenait à parler de lui, de nos existences, de notre société avec un regard sobre, pas « m’as-tu-vu » ou flamboyant. Prenez Les choses de la vie, que j’ai revu l’année dernière, il n’a pas pris une ride et reste une référence. Un caméraman me disait que des cinéastes taiwanais, hong-kongais, coréens s’inspiraient encore de la scène de l’accident. Dans mon film, je fais un clin d’œil à Claude Sautet que personne ne peut voir : dans le bureau de Luc, il y a une photo de lui. Je voulais qu’il soit présent.
Jean-louis Aubert a composé la musique d’Il y a longtemps que je t’aime. Comment s’est déroulée cette rencontre ? Pourquoi ce choix d’un artiste rock qui peut représenter une dichotomie avec l’ambiance intimiste du film ?
C’est vrai, Il y a longtemps que je t’aime incarne typiquement le genre de film avec une bande musicale au piano. J’adore cet instrument mais on l’utilise à toutes les sauces au cinéma. Donc, dès le départ, je voulais être décalé par rapport à une attente et faire appel à un guitariste. J’ai pensé à Jean-Louis Aubert car j’aime beaucoup son travail. En plus, on se connaissait dans la vie et je savais que sa sensibilité s’accorderait avec le sujet, qu’il le toucherait. Quant il est passé sur le tournage et m’a chanté la chanson de Barbara « Dis quand reviendras-tu », j’ai eu la chair de poule. J’ai décidé de la mettre au générique de fin en souhaitant que le spectateur ressente la même sensation que moi, comme si Jean-Louis était juste à côté et lui chantait à l’oreille. De plus, j’aime m’entourer de personnes que j’apprécie dans la vie, c’est aussi important que le talent. Je ne pourrais pas collaborer avec des gens talentueux, mais avec qui le courant ne passe pas.
Karine Baudot
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